arts primitifs : collection Vérité
En salles 5-6, 1-7, 4 et 2, La collection d'art africain et océanien de Pierre et Claude Vérité rapportait 44 078 440 euros frais compris, soit un record mondial pour la spécialité. 8 enchères supérieures à 1 MF frais compris étaient prononcées, la plus spectaculaire, un record mondial pour les arts primitifs, allant à 5 MF à un masque ngil fang. Avec son produit de 44 078 440 euros frais compris récoltés, la vente de la collection Claude et Pierre Vérité (voir encadré pages 50 et 51 de la Gazette n° 23 pour plus de précisions) accède au panthéon des dispersions historiques. Elle rattrape presque la vente Breton d'avril 2003 à 46 Meuros, où la session consacrée aux arts primitifs récoltait 5 011 627 euros (voir page 37 de la Gazette 2003 n° 16). Elle conforte évidemment la place de Paris comme centre névralgique des ventes de cette spécialité. La place parisienne a, en deux semaines, remporté dans un marché international en pleine ébullition deux victoires, celle de l'art primitif et celle des arts décoratifs du XXe siècle, avec les 59,7 Meuros obtenus le 9 juin chez Christie's par la collection Claude et Simone Dray (voir Gazette n° 24 page 66). La vente Vérité s'est déroulée sur deux jours en 4 sessions, 2 le samedi, dont une en soirée, et 2 le dimanche après-midi. Les deux jours d'exposition à la scénographie impeccable dans des salles tendues de gris attiraient un vaste public, qui a mis les organisateurs de la vente dans l'obligation de limiter à certains moments l'accès des espaces d'exposition. La fine fleur des amateurs d'arts premiers s'était aussi bien déplacée pour le vernissage de l'exposition que pour assister à la vente elle-même. Là encore, le nombre d'enchérisseurs inscrits a nécessité l'ouverture de 4 salles, dont 2 doubles. La vente était relayée par vidéo à partir de la salle 5-6, et les enchères transmises à partir des autres salles par micro. Un système efficace qui a permis des batailles d'enchères, homériques pour certaines, face à une batterie de plus de 15 téléphones. Dans la salle principale, on relevait la présence de grands collectionneurs, notamment américains comme James Ross, Ginzberg ou Clyman, des conservateurs du Metropolitan Museum de New York, du musée de Brookyn ou encore de la Smithsonian de Washington, sans oublier les grands marchands de Saint-Germain-des-Prés ainsi que leurs confrères de Bruxelles et de New York. Tous les ingrédients pour obtenir un succès étaient réunis. Ce fut chose faite avec 44 Meuros obtenus au double des estimations. Un fang absolu. Le caractère historique de cette collection amassée par deux générations, Pierre, le père, et Claude, le fils, à une période charnière pour la collecte d'objets d'arts africains et océaniens, aiguillonnait l'appétit des enchérisseurs, quelquefois au-delà du raisonnable, aussi bien pour des petits que pour des grands objets. Pour ces derniers, pas moins de 8 enchères millionnaires frais compris étaient prononcées. La plus spectaculaire, 5 Meuros, un record mondial absolu pour l'art tribal, s'inscrivait sur le très attendu masque ngil fang du Gabon reproduit. Il a été acheté au téléphone par un collectionneur européen, qui réalisait un bond décisif contre la salle en surenchérissant au final de 400 000 euros. Ce masque, qui a notamment figuré à l'importante exposition «Primitivism in 20th Century Art : Affinity of the Tribal and the Modern Art», organisée en 1984 par le Moma de New York, attisait les convoitises puisque en deux enchères, il passait en un éclair de sa mise à prix, 500 000 euros, à 1,5 Meuros avant d'atteindre rapidement les 5 Meuros. Il détrône une figure d'épouse royale bangwa du Cameroun adjugée 3,4 M$ frais compris (3,8 Meuros en valeur réactualisée) en avril 1990 chez Sotheby's New York. Le record français était détenu à 2,4 Meuros frais compris par un masque léga de grand initié lukungu en ivoire (H. 20 cm), adjugé à Drouot le 6 juin 2005 (Fraysse & Associés SVV). Il appartenait à l'ancienne collection Béla Hein. Vraisemblablement sculpté au XIXe siècle, notre masque fait partie d'un ensemble, dont seulement une dizaine d'exemplaires anciens de grandes dimensions sont répertoriés. Par la perfection de ses volumes, son ornementation et sa patine, il est considéré comme l'un des plus parfaits. L'épaisseur du kaolin qui le recouvre témoigne d'un usage répété sur une longue période, au cours de cérémonies dont on sait peu de choses. La société secrète ngil est une confrérie à caractère judiciaire et policier, hautement répressive. De quoi aiguillonner les imaginations en plus des enchères ! Restons au Gabon avec, à 1,4 Meuros , une tête fang en bois (H. 39 cm) pour le culte du byéri, dont l'un des yeux est indiqué par une amande de cuivre, l'autre étant manquante. Dans la collection René Gaffé dispersée le 8 décembre 2001 à Paris, l'art fang brillait d'un éclat particulier. Le plus haut prix revenait à 3,7 MF (610 204 euros en valeur réactualisée) à une figure de reliquaire fang pour le culte du byéri (H. 40,5 cm), ayant appartenu à la collection Paul Guillaume et ayant figuré à l'exposition mythique de 1935 du Moma, « African Negro Art ». Le Gabon était ici également représenté à 800 000 euros par un masque punu, emporté par un enchérisseur dans la salle au quadruple de l'estimation. Réalisé à la fin du XIXe, début du XXe siècle, il est en bois mi-dur peint au kaolin (H. 29 cm). Ces masques utilisés lors de cérémonies rendues à la mémoire d'une jeune fille morte remportent toujours un grand succès. En juin 2004 à Drouot, Calmel-Cohen SVV adjugeait 540 000 euros le masque mukuye punu (H. 26 cm) qui avait déjà figuré en juin 2001 à la vente Goldet, où il recueillait 3,4 MF (539 274euros en valeur réactualisée). Tschokwe : la perfection Quittons le Gabon avec un record mondial pour l'art tshokwe d'Angola, atteint à 3,2 Meuros par la statue de chasseur reproduite page suivante, une victoire remportée par un téléphone contre la salle. Ce chasseur tshokwe est considéré comme étant plus beau que celui du musée du quai Branly. Une étude très fouillée de Marie-Louise Bastin de 1992 l'attribue au même atelier que l'exemplaire conservé au Metropolitan Museum de New York et à un autre exemplaire adjugé en juin 1992 à Drouot 2 MF (376 100 euros en valeur réactualisée, étude Loudmer, voir page 14 de la Gazette 1992 n° 27). Il ressort de cette étude que notre chasseur, le héros civilisateur mythique Tschibinda llunga, accompagné d'un esprit vigie, a été sculpté bien avant 1869. En 2001, lors de la dispersion de la collection Goldet, une table rituelle tshokwe décrochait 7,5 MF (1 236 900euros en valeur réactualisée). Passons à la Côte d'Ivoire avec les 2,5 Meuros de la statue déblé sénoufo reproduite en couverture de la Gazette n° 20. Il s'agit là encore d'un record mondial pour cette ethnie. Rappelons que cette statue en bois à patine brun foncé (H. 93 cm) sert de pilon de danse lors des rituels initiatiques de la société du poro. Par ses caractéristiques morphologiques, le style du Nord, elle aurait été réalisée dans la région de Sikasso. L'expert Pierre Amrouche indiquait qu'il s'agit d'un des derniers exemplaires «encore en liberté». Les déblés connus sont pour la plupart sortis du pays sénoufo dans les années 1950-1960 à la suite des ravages iconoclastes causés par les campagnes d'évangélisation d'une nouvelle secte d'origine malienne, le Massa. La Côte d'ivoire toujours avec un record à 1,1 Meuros obtenu pour les Baoulés grâce à un étonnant masque double nda en bois à patine brune et noire (reproduit page 61). Il était estimé au plus haut 300 000 euros. Il date sans doute du milieu du XIXe siècle et représente des jumeaux ou nda. Ce type de masque n'a pas a priori d'autre signification que celle que de rappeler un événement heureux, la naissance de jumeaux, lors de cérémonies. Une statue royale baoulé de style de Sakassou en bois dur, fibre, tissu et cuivre (H. 98 cm), atteignait 700 000 euros (reproduite dans l'encadré suscité). Le personnage masculin nu à barbiche formée de trois tresses de fibres est assis, un oiseau sacrifié gisant à ses pieds, sur une panthère terrassant elle-même un animal. La précision de l'iconographie de cette statue prouve qu'elle était destinée à un rituel et non à la décoration. La panthère possède des yeux en verre provenant certainement d'un lustre européen du milieu du XIXe siècle. La date d'exécution de ce groupe remonte au plus tard à la fin du XIXe siècle. Record pour la Guinée. La bataille entre une acheteuse dans la salle et un téléphone était remportée par ce dernier, permettant à 1,9 Meuros à la divinité nimba baga de Guinée reproduite page 60 de remporter un record mondial. L'existence de ces grandes sculptures est attestée dès le milieu du XIXe siècle et leur usage semble s'éteindre vers 1950. Ce masque exalte la femme fertile et nourricière, ce que souligne la large poitrine de notre sculpture. Dans la quinzaine de nimbas anciens répertoriés, celui-ci se distingue autant par sa taille que par l'équilibre de sa composition. Direction le Congo avec une statue kuyu en bois polychrome (H. 83 cm), mise à prix 60 000 euros et poursuivie jusqu'à 1 Meuros. Son estimation n'excédait pas 150 000 euros. Elle fait partie des objets de la collection Vérité collectés par l'administrateur des colonies Aristide Courtois et plébiscités par les amateurs. Elle est le seul objet de ce type connu qui soit complet. Elle se caractérise en effet par le fait que la tête amovible s'enfonce comme un bouchon dans le corps ventru. La fonction de ce genre d'objet reste un mystère. Les Kuyus étaient également représentés par un spectaculaire cimier affichant le pedigree Courtois. Il était lui aussi poursuivi très largement au-dessus de son estimation. Les enchères fusaient dans la salle, lui permettant d'atteindre 900 000 euros. Il est en bois polychrome, orné de métal et de fibres (H. 113 cm). Il est composé d'une statuette féminine à cimier animalier, érigée sur une base à trois visages formant la partie haute d'un piquet. La polychromie contrastée et l'importance des scarifications signifiées en font une oeuvre extrêmement décorative. À 600 000 euros, estimation sextuplée pour un tabouret caryatide luba en bois dur (H. 47 cm), un objet publié dès 1915, gage d'une ancienneté remontant au siècle précédent. Il figure une statuette féminine agenouillée tenant avec ses bras sur sa tête l'assise circulaire. Il a sans doute appartenu à Carl Einstein, premier auteur à avoir rédigé une étude sur l'art africain, Negerplastik, publié en 1915. Le 6 juin 2005, Sotheby's Paris a adjugé 1,2 Meuros un appui-tête luba shankandi attribué au maître de la coiffure en cascade, record mondial pour une sculpture luba (voir encadré page 52 de la Gazette 2005 n° 24). Le pedigree d'une statue reliquaire kongo-solongo de République démocratique du Congo ou d'Angola en bois teinté rouge avec du métal, des fibres et des graines (H. 88 cm) la propulsait à 700 000 euros sur une estimation haute de 120 000. Soclée par Inagaki, elle a appartenu à l'ancienne collection Pierre Loeb et a figuré à l'exposition « African Negro Art » de 1935. Elle représente un personnage masculin debout. Cette pièce du XIXe siècle est influencée par l'art tshokwe. Un fétiche à clous nkonde tombe (H. 95 cm) dépassait à 500 000 euros son estimation. D'une grande ancienneté, il est «chargé» d'une multitude de clous et d'éléments métalliques et possède deux reliquaires abdominaux scellés à la résine et à la terre, et clos par des miroirs de traite, dont le tain est oxydé. Le féticheur congolais, le nganga, se servait de ce type d'objet pour envoyer des sorts ou les conjurer à la demande des consultants. La stylisation extrêmement poussée d'un masque grebo-krou de Côte d'Ivoire ou du Liberia en bois polychrome (H. 87 cm) provoquait une bataille d'enchères téléphoniques qui lui permettait de sextupler à 600 000 euros son estimation. La planche fuselée, coiffée d'un cimier en trident est ornée de 8 cylindres formant des yeux répartis de part et d'autre d'une arrête nasale acérée. 450 000 euros étaient suscités par un masque gouro de Côte d'ivoire, reflétant un nette influence baoulé. Il est en bois polychrome (H. 43 cm) et présente un visage féminin oblong, les yeux clos peints au kaolin. Il possède une belle patine d'usage. 300 000 euros pour les Bamabara. Pour les Bambaras du Mali, le sommet était atteint à 300 000 euros, une montée d'enchères menée tambour battant par un cimier tyiwara en bois à patine noire (H. 65,5 cm). Il a figuré dans diverses expositions et a servi à illustrer nombre d'ouvrages. Il représente un hippotrague femelle portant son faon sur son dos. Les longues cornes verticales sont finement torsadées et des motifs géométriques gravés recouvrent l'ensemble de l'objet. Il est depuis longtemps considéré comme un chef-d'oeuvre du genre, un jugement attesté par le niveau d'enchères atteint. Claude Vérité a collecté sur place en 1951 un grand nombre de cimiers de cette sorte au cours d'un voyage effectué avec son père au Mali, en Haute-Volta et en Côte d'Ivoire. Un exemplaire en bois à patine noire (H. 86 cm) provenant de la région de Segou triplait à 70 000 euros son estimation. Il représente un grand hippotrague aux cornes incurvées et torsadées, doté d'une crinière agressive. 50 000 euros allait à un couple de cimier en bois, osier, cuir et fils de coton (L. 53 cm), figurant deux représentations anthropomorphique, la plus petite juchée sur le dos de la plus grande. Les corps d'antilope ont une tête humaine au menton prognathe, la plus grande figure étant équipée de longues cornes torsadées. Océanie : Branly préempte. L'art océanien représenté par 80 numéros totalisait 3 508 300 euros au marteau, sans doute un record en la matière. 9 enchères à 6 chiffres étaient prononcées. C'est dans cette aire qu'était prononcée la seule préemption effectuée au cours de toute la vente par l'État. Elle porte à 48 000 euros sur une estimation de 15 000, pour le compte du musée Branly bien évidemment, sur un linteau de Nouvelle-Guinée de la région du village de Maprik. Il a appartenu à l'ancienne collection Ernest Ascher. En bois polychrome (L. 330 cm), il est sculpté à chaque extrémité d'un personnage féminin et d'un personnage masculin, leur tête étant encadrée par deux oiseaux. Le centre de la pièce est sculpté d'un personnage féminin accroupi entre des motifs sinusoïdaux. La palme revenait pour l'art océanien au poisson reliquaire des îles Salomon reproduit page 59, provenant de l'ancienne collection du marchand londonnien North. Les grands reliquaires originaires de ces îles sont rarissimes. Le nôtre abrite le crâne d'un ancêtre vénéré. Le pedigree sans faille d'une effigie malangan de Nouvelle-Irlande lui faisait engendrer un résultat de 300 000 euros sur une estimation haute de 50 000 euros. Elle a fait partie des collections de Paul Éluard, de Charles Ratton et de Maurice de Vlaminck. Dans la vente de la collection de ce dernier en juillet 1937 à Drouot, elle obtenait 900 F (450 euros en valeur réactualisée). En bois polychrome (H. 115 cm), elle représente un personnage féminin se tenant debout sur ses jambes fléchies, les bras en croix et tenant dans sa bouche un ornement de danse stylisé, qui remonte jusqu'à la coiffe pyramidale. Elle date très probablement de la fin du XIXe siècle. Rappelons qu'en matière d'art océanien, le plus haut prix enregistré en France revient à l'effigie d'ancêtre pour le culte uli de la collection Breton, achetée 1,1 Meuros par Aube Ellouët-Breton pour être offerte à la bibliothèque Jacques Doucet. Elle rejoint le bureau de l'atelier du poète, 42 rue Fontaine, sur lequel elle trônait. Elle avait été acquise par André Breton en 1964 avec l'argent de la vente du tableau de Giorgio De Chirico, Le Cerveau de l'enfant. La pièce uli de la collection Vérité du centre de la Nouvelle-Irlande, de moindre qualité, enregistrait tout de même 130 000 euros sur une estimation haute de 60 000. Retrouvons à 280 000 euros un objet ayant appartenu à Pierre Loeb, une statue d'ancêtre masculin de Nouvelle-Guinée de la province du Sépik de l'Est. La salle bataillait ferme à partir d'une mise à prix de seulement 10 000 euros. En bois à patine brun foncé (H. 65 cm), elle représente un personnage masculin debout les jambes légèrement fléchies, le visage ceint d'une barbe, les yeux incrustés de coquillages et la tête surmontée d'un petit chignon. Une frise malangan du Nord de la Nouvelle-Irlande ou des îles Tabar atteignait 220 000 euros. En bois polychrome rouge, noir et blanc (L. 150 cm), elle est sculptée et ajourée d'un décor d'une grande complexité, dominé par un grand oiseau tenant dans son bec un petit personnage. Un panneau architectural walik malangan du Nord de la Nouvelle-Irlande, un peu plus grand (L. 200 cm), partait à 200 000 euros. En bois polychrome, sa sculpture n'est pas ajourée, mais elle est marquée par trois têtes de chouette en haut relief, séparées par des rosaces centrées d'un opercule de turbo, les extrémités étant en forme de tête de poisson.